SNØHETTA

L’ARCHITECTURE Á LIVRES OUVERTS

Le pari réussi de cette agence norvégienne : réinventer la bibliothèque. Florilège de projets visionnaires, d’Oslo à Pékin.

Par Emmanuel Monvidran

Il y a des agences qui construisent des murs, et il y a Snøhetta. Fondé en 1989, ce collectif transdisciplinaire de passionnés mêlant architectes, paysagistes et designers, ne se contente pas d’aligner des briques, il sculpte des expériences sensorielles. Tout commence véritablement en 2008, lorsque l’Opéra d’Oslo, avec son toit de marbre blanc incliné plongeant littéralement dans le fjord, brise le quatrième mur de l’architecture institutionnelle. On n’admire plus seulement l’édifice, on marche sur son toit, on se réapproprie l’espace public, on habite le monument. Snøhetta a depuis exporté cette « générosité spatiale » aux quatre coins du globe, y compris à Paris. De l’arche pixélisée du siège du Monde (Rive Gauche) aux courbes organiques du Musée de la Marine (Trocadéro), récemment métamorphosé. Mais c’est avec les bibliothèques que le cabinet d’architecture atteint son apogée, transformant de simples salles de lecture en véritables cathédrales de la culture mondiale.

Alexandrie : le mythe ressuscité.

Dans ce domaine, la légende s’écrit dès 2002 en Égypte. En redonnant vie à la bibliothèque d’Alexandrie, Snøhetta frappe un grand coup. Imaginez un immense disque solaire de 160 mètres de diamètre, incliné vers la Méditerranée, dont la façade en granit gris est gravée de caractères issus de toutes les écritures connues de l’humanité. À l’intérieur, la salle de lecture principale s’étage sur sept niveaux, baignée par une lumière zénithale savamment filtrée qui semble tomber du ciel. C’est ici que le concept de « paysage intérieur » prend tout son sens : le lecteur n’est plus enfermé entre quatre murs, il est suspendu dans le temps et l’espace. Le prestigieux prix « Aga Khan d’architecture » récompensera en 2004 ce splendide astre incliné dans les flots.

Calgary et Temple : les canopées du savoir.

En 2018, au Canada, la Bibliothèque centrale de Calgary redéfinit radicalement le paysage urbain. Sa façade, puzzle géant de vitrages hexagonaux, évoque des cristaux de neige ou des formations de glace. Mais c’est l’entrée qui coupe le souffle : une arche monumentale en cèdre rouge de l’Ouest, dont les courbes invitent les passants à pénétrer dans un atrium vertigineux. Même audace à Philadelphie, en 2019, pour la Bibliothèque de l’Université Temple. Ici, l’agence a utilisé une structure de bois massif pour créer un dôme intérieur chaleureux, contrastant avec une enveloppe de pierre brute et texturée. Le message est clair, la bibliothèque n’est plus un simple entrepôt de livres, mais une agora moderne, une place publique couverte où le design fusionne avec l’échange social.

Pékin : la forêt de verre.

Le dernier joyau en date nous emmène en Chine. Livraison phare de la fin d’année 2023, la Bibliothèque de Pékin (Beijing Library) est sans doute l’une des réalisations les plus poétiques. Le concept ? Une futaie de colonnes blanches qui s’élancent vers un toit percé de puits de lumière, mimant avec une précision onirique la canopée d’une forêt de ginkgos. Les gradins intérieurs, sculptés comme des rizières en terrasse, offrent des alcôves de lecture nichées dans les reliefs de marbre et de verre, créant une topographie artificielle où l’on se perd avec délice.

Au-delà de la prouesse esthétique, Snøhetta impose une nouvelle norme : celle d’une architecture qui respire. En privilégiant les matériaux locaux, du cèdre brut au granit gravé, et en plaçant la lumière naturelle au cœur de chaque plan, l’agence prouve que la modernité n’est pas une question de surenchère technologique. C’est un retour à l’essentiel, un geste d’humilité où le bâtiment s’efface pour laisser place à l’usage, au silence et à la sérénité.

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