Karl Lagerfeld – L’homme du futur

Mais jusqu’où ira-t-il ?

Avec ses gants en cuir, son catogan blanc et son accent allemand, Karl Lagerfeld, le créateur à la tête de deux maisons, Chanel et Fendi, et de sa propre marque KL, nous livre à chacune de ses apparitions une magistrale leçon de style digne de ce maître incontesté de la mode.

« Mon cœur a quitté mon histoire… » Le pape de la mode a fait sienne cette phrase de la poétesse Catherine Pozzi. Indifférent à l’univers surexcité d’un monde rythmé par les tendances et les influences, Karl Lagerfeld vient de fêter 50 ans chez Fendi, et continue d’afficher un regard distancié sur la mode et l’actualité. Dessinateur, photographe, directeur artistique, éditeur, touche-à-tout de génie… Sa grande force ? Ne pas se démoder. De Fashion Week en collections multi saisons, ce géant de la mode mondiale, boulimique de travail, à l’imagination prolixe et au coup de crayon toujours aussi affûté n’est pas près de s’arrêter. « Tant que je m’amuse, je continuerai »assure-t-il. Elu styliste le plus influent des 25 dernières années par le magazine Marie-Claire, concepteur de projets architecturaux de grande originalité, créateur de concept-stores atypiques, photographe hors pair à la signature très personnelle, à plus de 80 ans, la question n’est pas la retraite mais plutôt jusqu’où ira-t-il ? Ce loup solitaire qui sait si bien s’entourer d’égéries chocs et personnalités du monde entier pour mettre en scène sa créativité.

Cette année, il avait choisi Séoul en Corée du Sud pour le dernier défilé croisière Chanel 2016. Inspirations orientales. Couleurs et formes « kawaï ». Tout en respectant les codes de la maison aux deux « C » ! Blanc et noir, camélias, couleurs fraîches et prédominance du rose ont conquis un public installé sur des petits tabourets ronds colorés assortis à un décor minimaliste pep’s. Et les fashionistas d’être toujours là pour Karl Lagerfeld. Gisèle Bündchen en tête ! Sarah Jessica Parker, Milla Jovovich, Claudia Schiffer, Laetitia Casta, Inès de la Fressange… Elles ne tarissent pas d’éloges sur le maître. « Il a une vision exceptionnelle de la femme. Les séances photos avec lui sont un pur moment de plaisir. Il magnifie, embellit, on se sent belle sous son regard ! » Le couturier a shooté plus de cent personnalités pour réaliser son livre The Little Black Jacket (qui revisite l’image de la petite veste noire Chanel). Plus récemment, ce sont Vanessa Paradis, Alice Delial et Kristen Stewart, les égéries de la campagne 3 Girls, 3 Bags de la célèbre maison de la rue Cambon qui ont pris la pose devant l’objectif du Kaiser.

Et pas un évènement à Monaco sans sa griffe haute couture ! Il habille Caroline depuis toujours, et sa fille Charlotte Casiraghi. Forcément. Doté d’un véritable génie protéiforme. Capable de toutes les audaces et innovations. Comme de concevoir à la fois un défilé Haute Fourrure Fendi, la scénographie de La Biennale des Antiquaires et une ligne de make-up pour Shu Uemura. Le design des stylos et des briquets ST.Dupont et l’aménagement d’un hélicoptère AgustaWestland. Architecturer les espaces (jardin/piscine/terrasse/restaurant) du Métropole à Monaco et imaginer pour l’hôtel une impressionnante fresque de verre retraçant le voyage d’Ulysse en Méditerranée. Mais qu’est-ce qui fait courir Karl Lagerfeld ? A coup sûr, les projets ! « Il faut que çà avance, que ça roule, pas de stop ! » dit-il avec son phrasé impeccable.

Fidèle à ses équipes et à ses collaborateurs autant qu’aux maisons anciennes où il se rend depuis des années. Dévalisant de roses et de pivoines, Lachaume, son fleuriste à Paris. Achetant depuis quarante ans ses fournitures artistiques chez Sennelier, quai Voltaire. «  Tous mes papiers, mes couleurs et mes pinceaux viennent de là. » Promenant sa silhouette Rive Gauche au Café de Flore. « L’accueil et le personnel y sont uniques. Et j’adore leur assiette nordique ! C’est un endroit qui reste inchangé, j’y suis allé toute ma vie depuis que j’ai 18 ans. » Karl Lagerfeld est en marche et personne ne l’arrêtera. Cet être visionnaire puise son inspiration dans son immense culture et dans cette quête perpétuelle hors du temps. Indémodable ! A l’image de la veste Chanel, comble de l’élégance dans une extrême simplicité.

Interview

Pourquoi entretenir ainsi le mystère autour de vous et avoir créé une telle légende de star ?

Je ne fais pas d’efforts particuliers pour être mystérieux. Cela vient tout seul. Je me trouve tout à fait banal. Et je ne revendique pas de statut de star. Ce sont les circonstances qui me mettent dans un contexte qui fait croire que j’en suis une. Il est vrai que je suis très protégé par mes collaborateurs les plus proches. Je suis ma propre marionnette, je joue avec un personnage.

 

En lançant votre propre marque « KL », n’est-ce pas faire de l’ombre à Chanel ?

Non. Je travaille pour Chanel depuis 30 ans avec un véritable challenge de départ que j’ai relevé avec succès. Les propriétaires de l’époque m’ont donné carte blanche et ils n’étaient pas certains que ça marche ! Je réussissais, ou bien ils vendaient. Et cela a fonctionné au-delà de toutes espérances. Je m’investis toujours à 100% dans les affaires à condition que mes interlocuteurs ne soient pas persuadés de savoir mieux que moi ce que je dois faire. Développer parallèlement mes propres marques m’amuse mais je reste free-lance. Une personne libre avec des contrats à vie.

 

Où vivez-vous ?

Partout. Je vis en France mais aussi en Italie et en Amérique. Je suis l’homme de nulle part. Un Européen libre qui parle l’anglais, l’allemand et le français appris sur le terrain et non pas à l’école.

 

Vos bureaux parisiens regorgent de livres bien ordonnés sur les murs grâce à des étagères en acier presque invisibles. Encore votre signature ?

J’adore les livres que je lis indifféremment dans plusieurs langues. J’en rapporte constamment de ma librairie 7L (7 rue de Lille) ou de chez Galignani (224 rue de Rivoli). Comme je sais ce qui me convient, j’ai effectivement déterminé l’architecture de mes étagères afin que l’élément décoratif reste le livre dans sa forme et sa couleur. De même, je dessine les modèles de mes chemises avec des cols différents et des cravates assorties. Je donne les croquis à Hilditch & Key (252 rue de Rivoli) qui les réalise à mon goût dans le même tissu ou ton sur ton. J’aime designer sans pour autant être obsédé par le fait d’exposer que ce soit chez Kréo (31 rue Dauphine) ou à la galerie Vallois (41 rue de Seine), deux de mes adresses favorites.

 

Quels sont vos choix en matière de décoration ?

J’aime le mélange des genres et des styles. Selon les lieux et les espaces de vie. Marier le mobilier et les objets du XVIIIe siècle avec des ensembles Art déco ou design. Associer des pièces de Süe et Mare aux gros fauteuils matelassés des Frères Bouroullec et à une table en Corian de Martin Szekely. Apprécier la griffe contemporaine de Marc Newson et le génie de Marcel Wanders sans renoncer aux meubles nordiques et à l’élégance discrète de Biedermeier. Tout en sachant se renouveler et vendre le trop accumulé pour ne pas vivre dans un musée.

 

Quel regard portez-vous sur le luxe ?

La France est connue pour être au summum dès qu’il s’agit du vin, de la cuisine, de la mode et des parfums… Ces métiers qui nécessitent un véritable savoir-faire, créent des emplois et c’est bien. Le luxe est synonyme d’envie et permet de faire sortir l’argent des poches. Les métiers du luxe ne sont pas honteux.

« Ce matin, j’ai travaillé plusieurs heures pour Fendi. Demain, ce sera Chanel, et je serai à 100% dans les codes Chanel ». Le cœur de métier de Karl reste le dessin, celui qui l’a révélé quand il a reçu le premier prix du concours du « Secrétariat international de la laine », ex-æquo avec Yves Saint-Laurent en 1954. « Je suis un type qui dessine ce qu’il voit ! »

Chanteur, compositeur et interprète, Baptiste Giabiconni dont l’image a été façonnée par l’objectif bienveillant de son mentor s’affiche avec talent et élégance en top ou en rock star.

Il débute une carrière de mannequin chez Marilyn Agency lorsque Karl le choisit pour sa campagne Chanel et l’embarque en Argentine et aux Etats Unis. « Il a développé ma curiosité. Passionnant, multiculturel, ayant un avis sur tout Quelle école ! Etre auprès de Karl Lagerfeld a comblé mon manque de grandes études. Je lui dois le goût de la lecture, la passion pour l’Histoire, la mythologie, la découverte de cultures différentes a travers le monde : New York, la Chine, l’Argentine, les souvenirs que j’en garde sont fantastiques. A ses côtés, j’ai appris le maximum ».

Dossier réalisé par Monique DELANOUE

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